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Plusieurs artistes unijambistes ont présenté des numéros pour le moins surprenant. 

Quel ne fut l’étonnement des Praguois, lorsqu’ils virent apparaître, sur la scène de l’Opéra, en 1864, Donato, un incroyable danseur, qui n’avait qu’une seule jambe. Antonin Zajic, dit Donato, était né en 1840, en Tchécoslovaquie. Enrôlé dans un régiment de chasseurs dans l’armée Austro-Hongroise de François-Joseph Ier, il avait participé à la bataille de Magenta où il fut blessé, puis fut amputé de la jambe droite. Le métier des armes ne lui ayant pas été favorable, il décida de devenir une étoile de la danse. Costumé en toréro et muni d’une cape, il prit le nom de Donato, le danseur unijambiste espagnol, et se lança dans une carrière internationale. Il se produisit au Covent-Garden de Londres, puis dansa à Paris, à Leipzig, en Russie, en Nouvelle Zélande, au Mexique et aux Etats Unis d’Amérique. Il écrivit ses mémoires sous le titre : Le tour du monde sur une jambe.

Egalement unijambiste, l’acrobate Stewart H. Dare, se produisit au Royal Aquarium de Londres, en 1879, avec sa sœur Adeline, dite Leona qui avait fait sensation, l’année précédente, à Paris. Il fit équipe, ensuite, en 1880, avec son frère, dans un numéro de sauts acrobatiques, au Circo Barcelonese de Alegria y Chiesi.

Tom Harba au cirque - artistes unijambistes au Cirque

Tom Harba au cirque Isako

Dans un courrier daté de 1886, adressé à Joseph Oller, le directeur du Nouveau Cirque de Paris, l’impresario Venova, proposait le numéro d’acrobates des unijambistes Conway & Leland, avec, à leur répertoire, des sauts périlleux avant et arrière. À la même époque, au Japon, à l’Occidental Chariko Great Circus, officiait l’illusionniste Tom Harba, qui prenait appui sur une béquille. Trois ans plus tard, deux clowns sauteurs unijambistes, qui se faisaient appeler Donatos – en référence à Zajic – gambadaient sur la piste du Cirque Sam Lockchart, puis au Cirque Priami. L’un des deux sautait pardessus six chaises alignées, puis, bras-dessus, bras-dessous, exécutaient la marche militaire. À Paris, chez Fernando, en 1894, Brown, lui aussi handicapé, sautait par-dessus plusieurs chevaux.

Chaque soir, au Nouveau Cirque, en septembre 1902, le public parisien, faisait une longue ovation à Eddie Giffort. Vêtu d’un smocking, avec gilet et cravate blanche, coiffé d’un haut-de-forme, ce gentleman unijambiste faisait son entrée en piste à vélo. Il exécutait les figures du répertoire des acrobates cyclistes, puis, bien droit sur sa bicyclette, il dévalait un escalier à vive allure. En rappel, toujours à vélo, il effectuait un saut de 15 mètres, et plongeait dans la piscine du cirque. Eddie Giffort fut également à l’affiche des grands cirques américains comme Adam Forepaugh and Sells Brothers.

D’autres artistes unijambistes se produisirent sur les pistes des cirques comme le fantaisiste Jimmy Shields à l’Hippodrome de Great Yarmouth, en 1912. Après la terrible première guerre mondiale, des mutilés ayant perdu une jambe, montèrent des numéros acrobatiques comme, en 1919, Revellos (avec un partenaire), le sauteur Luciano, accompagné de son petit garçon, les Léo Pol, à deux, puis en trio avec une dame, et le duo Bistrews, en costume militaire. L’année suivante, chez Pinder, les Olymps présentaient des exercices de mains à mains, et, sous le nom des Huart’s, un numéro de perche portée. En Espagne, l’acrobate équilibriste olympique Castilla, assisté d’un partenaire, était à l’affiche du Gran Circo Cortès. En tournée en Tunisie, Kerwich (sans prénom) était à l’affiche du Grand Cirque Equestre Fedrizzi. Sur l’affiche, ou pouvait lire : Kerwich, artiste-unyambiste – le plus fort anneliste du monde (sic).

La seconde guerre mondiale occasionna également des grands blessés. Dès 1940, Fredy Arlys se distingua dans des exercices sur fil oscillant. Quant à Pierrely, il avait eu les pieds gelés en Pologne et avait dû se faire amputer. Cela ne l’empêcha pas, en septembre 1947, au Cirque d’Hiver de Paris, de présenter une marche au plafond, en évoluant en planche à la force des bras. Il concluait par l’effet du trapèze brisé.

Pour son spectacle à l’américaine, Hoollywood Rythm Extravaganza, en 1951, Jérôme Medrano avait engagé Peg Leg Bates qui, costumé en pirate des Caraïbes, dansait les claquettes avec un enthousiasme communicatif, en prenant appui sur son pilon gauche. Deux ans plus tard, dans le même établissement parisien, Spider Austin, qui dirigeait la dynamique troupe d’Augustes de soirée, avait également une prothèse. Charles Zerbini, qui tourna longtemps en en Afrique du Nord, avec ses frères Antoine et Pierre, malgré une jambe en moins, présentait une entrée de cage et dirigeait la cavalerie. Enfin, en Italie, au Circorama dirigé par Liana et Rinaldo Orfei, un des sauteurs de la troupe Looney, qui était unijambiste, tournait allègrement un saut périlleux.

Ces étonnants artistes, aujourd’hui oubliés, ont eu le mérite de réussir ce qui paraissait impossible… comme quoi, au Cirque tout est possible.

Dominique Denis