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Sauteur aux haltères prodigieux, John Higgins pratiqua une discipline méconnue et oubliée qui, aujourd’hui,  peut nous paraître incroyable.
Sauteur aux haltères : Le phénomène 

Au début du XXème siècle, l’artiste sauteur John Higgins tint le haut de l’affiche de plus grands cirques européens. Après avoir obtenu sa moisson d’applaudissements en Grande Bretagne, il fit les beaux soirs du Nouveau Cirque de Paris.

John Higgins, sauteur aux haltères

Higgins, sauteur aux haltères

Né à Blackburn, dans le Lancashire, en 1872, John Higgins n’imaginait pas un seul instant qu’il deviendrait une étoile de la Piste. Il débuta dans la vie professionnelle comme modeste employé dans une manufacture de coton. Un jour, passant devant un stade, sur le chemin de son travail, il fut fasciné par des sportifs qui s’entraînaient au saut en hauteur. Il demanda l’autorisation de tenter un saut. À la surprise générale, il réussit à égaler les champions présents. Ce fut alors une révélation pour ce jeune homme de dix-neuf ans… Abandonnant sa carrière prolétarienne, il décida de devenir un athlète professionnel. Après plusieurs mois d’entraîne­ment intensif, il obtint des résultats surprenants, à tel point qu’il devint champion du monde de sa spécialité. L’athlétisme nourrissant médiocrement son homme, il transforma ses exploits sportifs en attraction de cirque et ne tarda pas à devenir une vedette du genre.

Bel homme, bien que de petite taille, il portait une moustache avantageuse. De constitution solide, il avait les bras musclés et les épaules plutôt tombantes. Ses hanches étaient fortes avec une taille souple et cambrée. La musculature des jambes était exceptionnelle avec des cuisses et des mollets surdéveloppés. John Higgins présentait des sauts athlétiques ou acroba­tiques. Ces sauts pratiqués en utilisant des haltères était pratiqués par les Grecs de l’Antiquité et furent décrite par Guillaume Deeping les Merveilles de la Force et de l’adresse.

Il ne sautait pas en courant, mais en exécutant, à pieds joints, deux bonds en avant d’une longueur à peu près une égale. Il tenait dans chaque main une petite haltère de dix livres anglaises, qu’il lâchait dès qu’il s’élevait et qu’il atteignait le milieu de l’obstacle, dans les sauts en hauteur, et aux trois quarts de la course, dans les sauts en lon­gueur. Il puisait ainsi un nouvel élan, en rejetant violemment ses haltères.

Sauteur aux haltères comme un kangourou

Pour son numéro, on installait quatorze chaises autour de la piste, à environ 3 m 50 les unes des autres. Les poids à la main, John Higgins bondissait, sautait par-dessus la première chaise, touchait terre, rebondissait, franchissait la seconde et, continuant ainsi, faisait deux fois le tour de la piste, exécu­tant ainsi 28 bonds, tel un kangourou. Pour un autre exercice, dix chaises étaient disposées en ligne, et sur la dernière, était posée une bassine remplie d’eau. D’un seul bond, Higgins sautait par-dessus la rangée. Arrivé à la dernière, il effleurait la bassine de la pointe des pieds, puis rebondissait plus loin, telle une balle de caoutchouc.

Un saut étonnant par Higgins - sauteur aux haltères

Le saut en hauteur par Higgins

Autre exploit : Un assistant se tenant debout, tenait une bougie allumée en équilibre sur son chapeau haut-de-forme. Higgins sautait et de la pointe des pieds, éteignait la flamme du cierge. À son répertoire, il fallait ajouter un saut par-dessus un cheval de 1 m 65 d’encolure, des sauts où il effleurait une douzaine d’œufs, sans les casser. Enfin, le clou de son numéro consistait à sauter par-dessus un véritable fiacre.

Le saut par Higgins au-dessus d'une calèche - sauteur aux haltères

Higgins au-dessus d’une calèche

Au delà de la prouesse, il fallait admirer le style de l’artiste qui exécutait ses curieux exploits avec une aisance stupéfiante. Le buste droit, les bras lancés en avant dans la ligne des épaules, les jambes ramassées, les genoux hauts, les pieds tendus, il franchissait les obstacles, avec la légèreté d’un oiseau. Comme un ludion farceur, il donnait l’impression de s’éle­ver et de s’abaisser à volonté, indifférent aux lois de la gravité.

 Les émules d’Higgins, sauteur aux haltères

John Higgins donna à d’autres athlètes l’envie de pratiquer cette manière de sauter peu habituelle. Parmi les amateurs, on peut citer A. Grisel, un architecte, ancien élève de l’Ecole des Beaux Arts, qui brilla au Cirque Molier, et devint champion de France. Il réussissait un saut en longueur, sans élan, de 6 m 23. À la même époque, R. H. Baker, le champion américain, à l’instar d’Higgins, sautait 2 m 03 en hauteur, et 38 m 20, en dix bonds successifs. Dans la revue La Culture Physique, le journaliste Lhemann, écrivit un article sur le sauteur Schuller, The Flying Boy, quatre fois champion de France qui se produisit au Casino de Paris. Il présentait des exercices similaires ceux de John Higgins, tel un saut en hauteur par-dessus un cheval, et un autre en longueur par-dessus douze chaises alignées.

En 1913, un autre champion du monde, James Teddy, un Français, fut lui aussi une vedette du genre. Il se produisit en Grande Bretagne, Australie, Nouvelle Zélande et aux Etats-Unis, programmé sur le circuit Orpheum. Trois ans plus tard, il était engagé au Cirque Barnum & Bailey. Dans son article consacré à Charles Seigrist, Pierre Couderc écrivit dans Le Cirque dans l’Univers « … Parmi ses exercices figuraient un saut à pieds joints, au-dessus d’une clôture à piquets d’environ un mètre quatre-vingt-cinq ; un autre par-dessus un cheval, un autre encore qui lui faisait franchir douze chaises en ligne. En final, il exécutait jusqu’à quatre-vingts sauts consécutifs par-dessus une douzaine de chaises disposées en cercle. En rappel, il s’élançait d’une plate-forme à six mètres du sol et, lâchant une paire d’haltères d’un poids d’environ sept kilos, passait par-dessus une barre horizontale située à six mètres de son point de départ, la trajectoire totale de son bond atteignant quelque seize mètres… »

Pierre Couderc narra ensuite, de façon picaresque, comment Charles Seigrist, du jour au lendemain, exécuta avec aisance les exercices de James Teddy. La saison suivante, il présenta ce numéro de sauteurs aux haltères, en plus de son travail d’acrobatie à cheval au cours duquel, il exécutait un saut périlleux en avant suivi d’un double du cheval à terre, et de trapéziste volant, avec un double et demi de la barre au porteur et une double pirouette en retour. Enfin, en répétition, cet artiste exceptionnel, entouré d’autres artistes comme Gene Dekoes et des voltigeurs des troupes Picchiani et Bonhair, organisaient des joutes amicales de sauts par-dessus des rangées de chaises agrémentés d’un saut périlleux. Pas moins !

Apparemment, cette discipline disparut après la Première Guerre Mondiale. Seuls les sauteurs de tonneaux continuèrent le saut à pieds joints seulement, cette fois, sans utiliser d’haltères, mais il s’agit là d’un autre sujet. Peut-on imaginer que des acteurs diplômés des écoles sauront redécouvrir cette forme d’expression acrobatique ? Alors, le saut aux haltères, un nouvel Art de la Piste ?

Dominique Denis

Sources

  • L’encyclopédie du Cirque – Dominique Denis
  • Les Merveilles de la Force et de l’adresse – Guillaume Deeping
  • La Culture Physique
  • Le Cirque dans l’Univers