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Gilles Margaritis : un homme de spectacle et de télévision exceptionnel !

Né à Paris, le 12 mars 1912, Gilles Margaritis devint orphelin lorsque son père mourut au front, six ans plus tard. Il eut alors pour tuteur l’écrivain Roger Martin du Gard. Après ses études secondaires, Gilles créa en 1936, avec son ami Roger Caccia, un numéro d’excentrique musical sous le nom des Chesterfield.

Le concept de leur numéro n’était autre que la parodie de deux concertistes de musique classique. Il était construit selon une progression, allant crescendo, parsemée d’incidents et de ratages qui se concluaient par une catastrophe grandiose.

Les Chesterfield -Gilles margarines et Roger Caccia

Les Chesterfield

Musique de chambre des Chesterfield

Dans Les Excentriques Musicaux aux Cirque (Arts des 2 Mondes), nous pouvons lire :

Gilles Margaritis et Roger Caccia

Gilles Margaritis et Roger Caccia : les Chesterfield

« … Vêtu d’une queue de pie officielle, la raie sur le côté, les yeux tapis derrière une paire de bésicles, Gilles Margaritis, le violoncelliste, faisait son entrée, puis se lançait dans un long monologue ventant les mérites de son compositeur favori. Quelque peu en retard, hébété, l’œil flou, le crâne rasé, arrivait alors Roger Caccia, qui peut-être pris d’un vague sentiment de culpabilité, s’installait le plus discrètement derrière son harmonium. Gilles Margaritis reprenait son discours qui commençait à inquiéter les spectateurs par une longueur inhabituelle.

Le temps passant, quelque peu rasséréné, et devinant sans doute que son acolyte en avait encore pour un bon petit bout de temps, Caccia, prenait le parti de s’installer confortablement. S’en suivait alors une scène incroyable où, sans se préoccuper de son partenaire et avec une rare concentration, il empilait une série de coussins sur son siège. Toujours imperturbable, Margaritis continuait son discours-fleuve. Enfin, confortablement assis, Caccia essayait de s’occuper pour passer le temps. Ne sachant pas quelle attitude prendre, il se grattait le crâne, le nez, les oreilles, se croisait les bras… Voulant nettoyer son harmonium, il passait un bon coup de chiffon, et dans le mouvement réussissait à se coincer la main dans la poignée extérieure de l’instrument. Les incidents s’enchaînant avec la vitesse d’un métronome, une des notes du clavier se bloquait, provoquant alors une sorte de long hululement. Après ces péripéties tant inattendues que cocasses, le concert pouvait enfin commencer pour se conclure quelques secondes plus tard par le démantèlement du violoncelle et de l’harmonium. L’apocalypse !… »

Ce concert burlesque musical, sous-titré Musique de chambre, fut souvent copié par des confrères en mal d’inspiration. Les deux compères débutèrent à la Gaieté-Rochechouart, un cinéma-attractions parisien. Après une tournée en Italie organisée par un jeune impresario du nom de Bruno Coquatrix, ils se produisirent en Europe centrale, puis au fameux Coliseum de Londres. De retour à Paris, ils passèrent à l’ABC, à Medrano en avril 1939, puis furent engagés au Paramount de New-York.

Gilles Margaritis et La Ford en Folie
La Ford en Folie avec Margaritis et Tchernia - photo Pierre J. Dannès

La Ford en Folie avec Gilles Margaritis et Pierre Tchernia – photo Pierre J. Dannès

Gilles Margaritis monta ensuite avec Albert Rémy le numéro de la Ford en Folie, à Medrano en mai 1940, un classique de la comédie clownesque, dont la création fut revendiquée par le clown anglais Pimpo, en 1912, et qui fut popularisé en France par les Léonard. La Ford de Margaritis fut réengagée à Medrano en mai 46 et en mars 52. Cette comédie fut résumée dans Medrano saison 1951/1952 – (Arts des 2 Mondes) :

« … Pierre Tchernia annonçait qu’il avait une Ford T à vendre… tellement facile à conduire que n’importe quel imbécile pouvait y arriver en deux coups de pédale !

L’imbécile, c’était Gilles Margaritis. Il n’était pas encore monté que la voiture se mettait en marche. Un grand cri, et elle s’arrêtait. Puis elle ne voulait pas redémarrer. Le vendeur proposait d’appeler un garagiste… le moteur se mettait à tourner, puis stoppait net. Il fallait alors tourner la manivelle. Le klaxon se mettait à beugler. Une petite tape sur le capot, et la portière voltigeait. On fermait une porte et l’autre s’ouvrait. Cette Ford T était vraiment récalcitrante. Les deux compères se disputaient le volant, qui leur restait dans les mains ! Conducteur peu expérimenté, Gilles Margaritis appuyait sur la pédale, alors qu’il fallait lever le pied. Il ne restait plus qu’à descendre du véhicule, mais comme pour se venger celle-ci décidait de courser les deux comparses. .. »

Chesterfolies 43 à Medrano - Gilles Margaritis

Chesterfolies 43 à Medrano par Henry

Les Chesterfolies

Gilles Margaritis se consacra ensuite à la mise en scène de revues comiques qu’il intitula Chesterfolies en référence aux Chesterfield. À l’ABC de Paris, il monta une première version, en mai 1941 avec Roger Caccia et Maurice Baquet, qui dura neuf mois, puis une autre en intitulée Chesterfolies 42. Entre-temps, il fit un passage à Bobino en septembre1941.

Il récidiva au début de l’année suivante à Medrano avec les Chesterfolies 43, un spectacle comique alternant des attractions avec des sketches comme l’orchestre des femmes, le mariage de l’Auguste, le chantier, la Ford en folie… interprété par de nombreux comiques comme Bilboquet, Little Bara, Boby, les Mickels, Albert Rémy, Gigi Galaratti, Bowden, Pinocchio, Pipo, Rhum, Recordier, Henriette Palmer, Béby, Maïss, Henry Neuvy, et Gilles Margaritis.

Ce fut un succès qui dura quatre mois. Il y eut ensuite, dans ce même cirque, les Chesterfolies 44 en compagnie de Maïss et Béby, Pipo et Rhum, Bilboquet, Bowden, Duvaleix, Boby, et Emile Recordier.

À la libération, Gilles Margaritis prit la direction artistique du Spécial Service Américain à l’Olympia, l’Empire et le Théâtre Montensier de Versailles, sous les ordres du commandant Jeroski. Il programma les stars de l’époque comme Marlène Dietrich, Glenn Miller, Mickey Roonay ou Franck Sinatra.

Gilles Margaritis aux débuts de la télévision française
Gilles Margaritis réalisateur de télévision

Gilles Margaritis réalisateur de télévision

À la pointe du progrès, Gilles Margaritis pressentit que la télévision encore balbutiante allait devenir un fantastique moyen d’expression et se consacra à la réalisation. Le 4 mai 1945, il dirigeait son premier Music-Hall Parade, avec un mime peu connu du public du nom de Jacques Tati.

Les Chesterfield se retrouvèrent ensuite, en octobre 1946, au Cirque d’Hiver, et à nouveau à Medrano, en décembre 1947. Après avoir interprété des sketchs en solo au Casino de Paris, Roger Caccia s’intégra dans la troupe des Branquignols, tandis que Gilles Margaritis se consacra au tournage de chesterfilms comme L’homme, Les Trois Mousquetaires et, plus tard Soir de réveillon.

Enfin, Gilles Margaritis devint réalisateur de télévision avec des retransmissions de théâtre classique, des pièces policières, de la danse, des féeries, et du music-hall avec Music-Hall Parade et Casino des Roses. Après quelques retransmissions de spectacles de Cirque, il réalisa en 1954 Ce soir au Cirque.

La Piste aux Etoiles, une émission mythique
La Piste aux Etoiles - Gilles Margaritis couverture du disque

La Piste aux Etoiles – couverture du disque

Le 11 janvier 1956, il enregistra la première Piste aux Etoiles au Moulin de la Galette. L’émission fut immédiatement un succès, et en peu de temps, elle devint une des émissions les plus populaires de France. Gilles Margaritis, avec un art consommé, sut filmer des spectacles au Cirque d’Hiver, longtemps présentés par Roger Lanzac et accompagnés par l’orchestre de Bernard Hilda.

Achille Zavatta avec Michel Francini et Marcellys à la Piste aux Etoiles - Gilles Margaritis

Achille Zavatta avec Michel Francini et Marcellys à la Piste aux Etoiles – photo Louis Bouchery

Les plus grandes attractions du moment défilèrent sur cette piste étoilée, des équilibristes Mascotts à la troupe équestre Caroli, en passant par les trapézistes volants Alizé, Armand Guerre et ses otaries, l’exceptionnel marionnettiste Louis Valdès et son pierrot, la fée du vélo Lilli Yokoï, ou les barristes mexicains Rodriguez. Enfin, les meilleurs clowns européens furent au rendez-vous comme Achille Zavatta, Pipo, Dario et Mimile, Charlie Cairoli ou les hilarants Rudi Llata.

Affiche Chesterfolies 56 à Medrano - Gilles Margaritis

Affiche Chesterfolies 56 à Medrano

Gilles Margaritis mit également en piste plusieurs spectacles, comme celui du Télé Radio-Circus en 1956, des Chesterfolies 56 avec Achille Zavatta à Medrano, des deux tournées du Festival du Cirque Français en Russie et en Chine en 1960 et 1961, et du Cirque Pinder, à partir de 1961. Philips édita un livre-disque en 1963, intitulé La Piste aux Etoiles, interprété par l’orchestre de Bernard Hilda, Michet Francini et les populaires clowns Lulu et Tonio.

La Piste aux Etoiles présentée par Roger Lanzac au Cirque Pinder - Gilles Margaritis

La Piste aux Etoiles présentée par Roger Lanzac au Cirque Pinder

Le 7 novembre 65, tous les artistes du monde du Cirque et du Music-Hall apprirent le décès de Gilles Margaritis qui venait d’être terrassé par une crise cardiaque. La grande famille des Clowns et le Tout-Paris vinrent l’accompagner à sa dernière demeure le 12 novembre, au cimetière du Père Lachaise.

L’émission La Piste aux Etoiles fut reprise par sa veuve Hélène Margaritis, et rtéalisée par Pierre Tchernia puis par Jacques Duhan, jusqu’en 6 avril 1976, date du dernier enregistrement. Ses mémoires recueillis par Jacques Prézelin, intitulés La Piste aux Etoiles de Gilles Margaritis, furent éditées en janvier 1966. Deux ans plus tard, Hélène Margaritis, sa veuve, écrivit un autre ouvrage intitulé Le livre d’or de la Piste aux Etoiles aux Editions Fernand Nathan.

Encore aujourd’hui, La Piste aux Etoiles de Gilles Margaritis, reste la référence absolue en matière d’émission sur le Cirque.

Dominique Denis

Adaptation de l’article de Dominique Denis : Au commencement était Gilles Margaritis – numéro 6 – hors série – Le Cirque dans l’Univers.

Sources
  • Les Excentriques Musicaux aux Cirque – Dominique Denis
  • Album Maïss – Dominique Denis.
  • La Piste aux Etoiles de Gilles Margaritis – Jacques Prézelin.
  • Les Clowns – Tristan Rémy.
  • Les clowns et la tradition clownesque – Pierre Robert Levy.
  • Ma vie de Branquignol – Robert Dhéry – Caroline Alexander.
  • Medrano – saison 1921-1952 – Dominique Denis.
  • Une vie de cirque – Jérôme Medrano.
  • Dossiers chronologiques de l’auteur.
À lire :
  • Les Clowns – Tristan Rémy – Grasset – Paris – 1945.
  • La Piste aux Etoiles de Gilles Margaritis – Jacques Prézelin – Solar – 1966.
  • Le livre d’or de la Piste aux Etoiles – Hélène Margaritis – Fernand Nathan – 1968.
  • Une vie de cirque – Jérôme Medrano – Arthaud – Paris – 1983.
  • Les clowns et la tradition clownesque – Pierre Robert Levy – La Gardine – 1991
  • Album Maïss – Dominique Denis – Arts des 2 Mondes – Paris – 2000.
  • Medrano – saison 1921-1952 – Dominique Denis – Arts des 2 Mondes – Paris – 2002. (en cours de réédition).
  • Les Excentriques Musicaux aux Cirque – Dominique Denis – Arts des 2 Mondes – 2006. (en cours de réédition).
  • La Piste aux Etoiles – Collectif – Le Cirque dans l’Univers – hors série – numéro 6.