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Les Lacy au Cirque Pinder - boules

Les Lacy au Cirque Pinder

Equilibristes sur boules : Pour le profane, le numéro de boules est généralement perçu comme une agréable attraction, d’une difficulté plutôt moyenne, présenté par d’aimables jeunes filles. La réalité est tout autre puisque cette fameuse sphère fut utilisée de façon originale et surprenante par de nombreux artistes de cirque.

Boules : Plans et spirales infernales
Buislay en 1851 - boules

Buislay en 1851

Bien que connus dans l’Antiquité, les équilibres et les acrobaties sur boules ne firent leur apparition qu’au milieu du XIXème siècle.

Après Franz de Bach, Etienne Thévenon, dit Buislay présenta, aux Grandes Arènes Nationales de Paris, en 1851, une attraction spectaculaire intitulée la boule aérienne. Cette même année, Francis Stephano, au Ginnett Circus, entreprit l’ascension de plusieurs plans inclinés reliés les uns aux autres. En mai 1854, Karl Knie mettait à l’affiche de son Grand Cirque Acrobatique, un numéro de boule ascensionniste sur un échafaudage de cinq étages. Ces exercices furent repris les années suivantes par Miss Angèle au Théâtre Royal de Liverpool ou les enfants Ferranti, au Cirque Napoléon de Paris.

Ethardo - boules

Ethardo

Au Crystal Palace de Londres, en 1865, Steve Ethardo, en équilibre sur une boule, entamait la montée d’une étroite spirale en bois accrochée à un mât d’environ six mètres de haut. Arrivé au sommet de ce délicat échafaudage, il redescendait enfin à reculons. À propos ce numéro, Georges Strehly écrivait que le caractère ultra-dangereux de ce travail, accompli sans filet, faisait éprouver une sensation d’angoisse perpétuelle…

Cette attraction à gros matériel fut reprise par les sœurs Ethardo, Lady Alphonsine ou Siegriest et à la fin du siècle, chez les frères Ringling par Achille Philion qui ajouta à sa démonstration des effets pyrotechniques qui enchantèrent les belles dames du Nouveau Monde.

Maîtres du Mystère de la boule
Lepère - boules

Lepère

Le clown Lepère présenta, en juin 1889, aux Folies Bergère de Rouen, puis l’année suivante au Cirque des Champs Elysées, une curieuse attraction, dénommée la boule mystérieuse. L’artiste prenait place à l’intérieur d’une sphère creuse en métal percée, de trous et ouvert en deux parties. Une fois refermée, cette boule se mettait en mouvement et entamait de façon incompréhensible l’ascension puis la descente d’une plate-forme en dos d’âne. Ce numéro fut repris tel quel par des artistes comme La Sonia ou Myrhaflor.

La Roche - boules

La Roche

Quelques années plus tard, Ludwig Rauch dit Léon de La Roche, modifia la présentattion de la sphère mystérieuse en gravissant une spirale équivalente à celle d’Etharo. Le succès fut immédiat, et l’artiste fut engagé pour la tournée européenne de Barnum & Bailey. La Roche se produisit dans les plus grands établissements et termina sa carrière en 1923 avec la tournée de Sarrasani en Amérique du Sud.

Léon de La Roche eut de nombreux imitateurs comme Miss Vaski, surnommée l’opulente Junon de l’Italie moderne, Miss Ada, Novello, Miss Browell ou Aveilland. Pendant un temps, on crut le numéro oublié, et après la deuxième guerre mondiale, cette mystérieuse boule fut animée par des artistes comme Pastelli, Gertrude La Roche, Richard Hardner, les Arnellis, les Erlington ou Geroku.

Tête à tête et autres acrobaties sur boules
Les Jurgens - boules

Les Jurgens

Délaissant les appareillages encombrants, d’autres artistes ont utilisé la boule comme support d’équilibre, afin de rendre plus attractif leurs exercices acrobatiques. Ce fut le cas, à la fin du XIXème siècle, de la troupe Johnson dans un numéro composé de colonnes et de pyramides. Par la suite de nombreux acrobates, comme les Liviers, les Borsini, les Jarr Gins ou les Jurgens reprirent ces exercices.

Entre les deux grandes guerres mondiales, le duo Yra et Ollaré se mouvait sur leur sphère avec élégance tandis que la troupe Leyghtons présentait une impressionnante série d’équilibres de tête, sur une main, en colonne, de tourbillons autour d’un reck et d’une perche portée à la ceinture.

La boule servit également de support d’équilibre pour d’autres artistes. Ainsi, dans la deuxième partie du XXème siècle, on put apprécier la troupe de sauteurs à la bascule Sallaï dont le porteur se tenait en équilibre sur une boule, ainsi que les nombreux lions chinois sautant et jouant avec fougue sur leurs sphères roulantes.

Les risques du métier
Rogge sisters - boules

Rogge sisters

Le numéro le plus connu est, sans doute, celui des boules ascension­nelles, inspiré de celui de Buislay qui consiste à entreprende la montée puis la descente de trois plans inclinés reliés par deux petites plate-formes. Cette attraction fut présentée par les frère Clarus, puis entre les deux grandes guerres mondiales par les Leyghtons, précédément cités, et la troupe Rogge.

Elle fut reprise, après la fin du conflit par les filles de Rogge, Vera, Dora et Gerda, qui furent programmées à Medrano en octobre 1954 où elles obtinrent un remarquable succès. Ces artistes furent réengagées dans le même établissement en janvier 1956. Au cours de la deuxième séance d’un dimanche après-midi, un cable de soutien d’une des passerelles se rompit, et les trois jeunes filles tombèrent en même temps. Il y eut plus de peur que de mal et seule, Vera fut blessée à la cheville. Le soir même, Dora et Gerda reprenaient, courageusement, leur numéro.

L’irrésistible ascension sur boules
Les Dior sisters - photo Louis Bouchery - boules

Les Dior sisters – photo Louis Bouchery

La conception de cette attraction est basée sur une véritable dramaturgie. Les interprètes de cette représentation en deux actes doivent être de préférence trois – nombre magique – jeunes et délicates jeunes filles qui derrière leur sourire de façade tentent de cacher leur émoi. D’un premier abord, la montée ne semble pas représenter trop de difficultés, si ce n’est de temps à autre, quelques petits retours en arrière, interrompant malencontreusement la délicate ascension. Lorsque débute la descente, d’instinct, le public comprend qu’il assiste à un évènement particulièrement périlleux. Les trois équilibristes tentent, avec difficulté, de lutter contre l’irrésistible phénomène de l’attraction terrestre. La tension est extrême. Leur visage est fermé. En bas, leur père est tendu, prêt à intervenir. Les spectateurs sont figés. Le silence est insoutenable. Soudain, la première acrobate située en amont perd la maitrise de sa sphère. Pour éviter une colision, ses deux partenaires sont obligées d’accélérer subitement leur descente. La chute semble éminente… L’artiste réussit à reprendre le contrôle de la boule, et la descente se termine enfin sous les ovations du public.

On comprend que l’intérêt de ce travail réside en grande partie dans la présentation, la musique et le rôle de l’assistant. Le partenaire le plus extraordinaire que j’ai pu observer est, sans aucun doute, Emilien Dedessus le Moustier, le père des Dior Sisters. Ce talentueux artiste, comédien de grand talent, était un faire-valoir extraordinaire. Par la force de sa conviction, sa présence, ses attitudes, ses mimiques, il apportait une valeur ajoutée incontestable au travail de ses filles. Son numéro était un véritable chef-d’œuvre dramatique.

Depuis, les aficionados eurent l’occasion souvent d’applaudir cette attraction qui fut animée par de nombreux artistes comme les Hudson, les Verdus, les Margi, les Miletti ou les Luyckx. Les Lacy présentèrent l’ascension périlleuse avec six participants.

Dans son livre Le sens de l’équilibre, Adrian cite de nombreuses familles comme les Gruss, Micheletty, Moreno ou Mugica, qui montèrent à leur tour ce numéro. On peut y ajouter, des artistes comme Regina Bouglione, Maria Luisa, les Salvador, le trio Al Bohndos, les Rolling Winters, les Crystelles, les Esperanza ou les enfants Biasini.

Fu xiu yu - photo Charles ichaî - boules

Fu xiu yu – photo Charles ichaî

Jonglerie et comédie sur boules

Parmi les premiers jongleurs connus, à la fin du XIXème siècle, Johnson Lee, Joseph Wallenda et les frères Pérez présentaient leurs exercices en équilibre sur une boule.

Après la deuxième guerre mondiale, Siki exécutait avec maestria la pyramide des tasses et des soucoupes. Harry Josten, Rogana et Miss Yuma, jonglaient également avant leurs exercices d’équilibres sur échelle haubanée. Le jongleur Boule entrait en piste de façon originale, à l’intérieur d’une sphère transparente. Enfin, la chinoise Fu Xiu Yu à l’aide du pied, lançait sur le sommet de son crâne une série de bols en métal, en étant perché sur un monocycle de grande taille roulant sur une lourde sphère en bois.

Mazzoli par Faverot - Boules

Mazzoli par Faverot

Les clowns eux aussi utilisèrent la boule d’équilibre comme support de leurs facéties comme Mazzoli croqué par Faverot ou Tony Greace avec son cochon. La musicienne Annie Fratellini, à ses débuts, le violoniste comique Alex, les Mummenchaz ou le hollandais Didi, firent de même. Armé d’un fouet, Bruno West au Cirque du Grand Céleste, tentait de dresser une boule informe, Alien de fantaisie. Au 24ème Festival du Cirque de Demain, les Parisiens purent applaudir l’équipe russe Chelnokov, qui costumée en clowns, exécutait des exercices surprenants comme celui où le porteur soulevait la boule sur laquelle son partenaire se tenait en équilibre, la posait sur son épaule, puis montait à son tour sur un autre globe.

Miss Zora - boules

Miss Zora

Les limites de l’impossible sur boules

L’imagination des artistes de cirque semble sans limite. Ainsi, au début du XXème siècle Erminia Chelli se tenait debout sur une boule posée délicatement sur la barre d’un trapèze Washington. Cet exercice fut également présenté par Clara Batterini et Miss Zora. En 1913, Rich Scheuffler présentait un globe gyroscopique sur lequel trois dames se tenaient debout. À grande hauteur, les funambules Meridians marchaient sur une sphère géante roulant entre deux câbles.

Don Oscarez - boules

Don Oscarez

Enfin, s’inspirant sans doute du film La boule de verre datant de 1943, Don Oscarez fabriqua die Todeskugel (la boule de la mort). Enfermé dans une sphère métallique, l’artiste dévalait à vive allure une rampe en forme de boucle, et retombait dans un filet. À Dortmund, au Cirque Bugler, en mai 1950, le globe infernal fut dévié de sa trajectoire et Don Oscarez fut sérieusement blessé. Trois ans plus tard, l’intrépide acrobate reprit son numéro.

Les artistes de cirque ont-ils dit leur dernier mot ? Si à la lecture de cet article un amateur éclairé ressentait l’impétueux besoin de se lancer dans cette discipline, il pourra, en guise d’échauffement, lire le chapitre consacré aux boules d’équilibre dans l’excellent livre de Zinovi Bonitch Gourévitch, intitulé Acrobatie et Equilibre. Frissons garantis !

Dominique Denis

 Adaptation de l’article Frissons garantis… sur boules par Dominique Denis – Le Cirque dans l’Univers – n° 226.

Sources

  • Boules : Plans et spirales infernales
  • L’acrobatie et les acrobates Georges Strehly.
  • Victorian Arena – The Performers – John Turner.
  • Cirques en bois, Cirques en pierre de France – Charles Degeldère et Dominique Denis.
  • Steve Ethardo – gravure de 1866 – archives Arlequin.
  • Les Casse-cou à l’Hippodrome – Tristan Rémy – Le Cirque dans l’Univers – n° 48.
  • Von der Arena zum Circus – Hans Rathgeb.
  • Programme Royal Theatre de Liverpool – 1855.
  • Les artistes du Cirque Napoléon – Jean Delannoy – Le Cirque dans l’Univers – n° 11.
  • Les jeux du cirque et de la vie foraine – Hugues Leroux.
  • British Music Hall – Roy Busby.
  • Learned pigs & fireproff women – Ricky Jay.
  • Maîtres du Mystère de la boule
  • Dictionnaire du Cirque – Dominique Denis.
  • La boule mystérieuse de Lepère – lithographie archives Dominique Denis.
  • L’égnime de la boule mystérieuse – Jacques Garnier – Le Cirque dans l’Univers – n° 41.
  • Le sens de l’équilibre – Adrian.
  • Learned pigs & fireproff women – Ricky Jay.
  • La tournée en France de Barnum & Bailey – D. Denis – Le Cirque dans l’Univers – n° 205.
  • Das neue Artisten-Lexikon – Das Organ.
  • Tête à tête et autres acrobaties sur boules
  • Lithographie de la troupe Jonhson.
  • Das neue Artisten-Lexikon – Das Organ.
  • Série de C. P. A. – collection Paul Salasca.
  • Affiches Jarr Gins – Jurgens – Borsini.
  • Document Robert Mermin.
  • Cartes postales chinoises.
  • Chinese acrobatics through the ages – Fu Qifeng.
  • Les risques du métier
  • Leyyghtons – C. P. A. – collection Paul Salasca.
  • Affiche Cirkus Belli – 1921.
  • Affiche 3 Rogge.
  • Au Cirque Medrano – L. R. Dauven – Variétés – novembre 1954.
  • Un câble se rompt : 3 équilibristes font une chute de 3 mètres – Catherine Delapree – France-Soir – 31/1/1956.
  • L’irrésistible ascension sur boules
  • Notes de l’auteur.
  • Le sens de l’équilibre – Adrian.
  • Dossier acrobates sur boules de l’auteur.
  • Dictionnaire du Cirque – Dominique Denis.
  • Jonglerie et comédie sur boules
  • Lithographies Johnson Lee et Joseph Wallenda.
  • Der Artist – 25/8/1895.
  • Documents et photos Harry Josten – Siki – Rogana – Yuma – Boule – Fu Xiu Yu.
  • L’Art du Clown – Dominique Denis.
  • Clowns de Cirque – Dominique Denis.
  • Le Cirque et les Forains – Henri Frichet.
  • Notes de l’auteur.
  • Les limites de l’impossible sur boules
  • L’acrobatie et les acrobates Georges Strehly.
  • Les Jeux du Cirque et la Vie Foraine – Hugues Leroux.
  • Affiche Clara Batterini – Miss Zora.
  • Document Meridians.
  • Learned pigs & fireproff women – Ricky Jay.
  • Cirque au cinéma – Cinéma au cirque – Adrian.
  • Document Oscarez – Das Organ.
  • Acrobatie et Equilibre – Zinovi Bonitch Gourévitch.