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Ecoles Eminentissimes est une nouvelle humoristique extraite du livre Abracadabresques de Cirque par le professeur Copa-Rezpetowski.

Ecoles Eminentissimes

Cirque - écoles

Cirque Ringling Bros and Barnum & Bailey

– Tous deux, nous avons à prendre, aujourd’hui, une décision importante !

Le moment est grave. Dans un des bureaux lambrissés du Ministère de la Culture, rue Saint Dominique, à Paris, le chef de bureau des aides à la création artistique Edmond Eaubonne d’Eggonine reçoit son collègue Ernest Epinard, le contrôleur de gestion pour les subventions. Autant d’Eggonine est joufflu et ventru, autant son alter ego est d’aspect frêle et souffreteux, ce qui ne les empêche pas d’être, tous deux, des énarques. Avec onction, Edmond Eaubonne d’Eggonine continue :

– Espérons, mon cher collègue, que cela ne vous occasionnera pas trop d’embarras, d’autant que je sais que vous avez un emploi du temps très chargé.

– Je vous remercie cher confrère. Effectivement, j’ai une réunion à cinq heures au lycée de mon fils, car je viens d’être élu président de l’association des parents d’élèves.

– Ne vous inquiétez pas, je serai le plus concis possible. Voilà la situation : Sous l’égide du Ministère des Affaires Etrangères, nous avons été chargés d’organiser une grande tournée, avec un spectacle représentant la quintessence du cirque français, dans les capitales du monde entier, et cela pendant quatre ans. D’autre part, à titre subsidiaire, je peux vous confier, que nous n’avons aucune contrainte budgétaire.

– Joli !

– J’ai donc demandé à un chargé de mission stagiaire de visiter les plus grandes écoles de cirque de l’Hexagone et de me faire un rapport. Ce travail terminé, avec mes collaborateurs, nous avons entrepris une sélection. L’ennui est que nous ne nous sommes pas mis d’accord pour départager les deux écoles qui restent en compétition et qui correspondent le mieux au profil exigé pour cette tournée de prestige.

– Mais je croyais qu’il y avait une commission chargée des choix pour attribuer les subventions !

– Certes mon cher, mais comme vous le savez, nous sommes en période de vacances scolaires, et ces messieurs sont absents. De plus cette année, les congés de février sont arrivés tardivement, et il y a peu d’écart avec ceux de Pâques ; ensuite ce sera le mois de mai avec les ponts. Alors, j’ai absolument besoin de votre avis.

– Vous pouvez compter sur moi.

– Vous avez toute ma gratitude, car vous allez voir qu’il s’agit de faire un choix difficile…

Ils sont interrompus par mademoiselle Edwige qui vient leur apporter le thé.

– Merci mademoiselle, vous pouvez disposer… Ah, au fait, vous ne me passerez aucun appel, c’est bien compris…

Il continue, de sa voix suave :

– Mon cher Epinard, je vais essayer de la faire courte : La première école est une académie privée qui, je dois le reconnaître est d’excellente qualité. Il faut admettre que leurs professeurs sont des professionnels, des vedettes du genre, et leurs élèves sont triés sur le volet. Ils préparent pour la fin de l’année plusieurs attractions fantastiques à faire pâlir de jalousie les artistes du Cirque de Pékin.

À titre d’exemple, il y a un numéro de trapèze Washington, où l’artiste se tient en équilibre sur la tête, en grand ballant, avec plusieurs retournements en pirouettes. Je sais, c’est incroyable… Un autre acrobate debout sur un cheval tournant au galop, jongle avec sept torches enflammées puis avec huit sabres effilés, du jamais vu… Une équipe d’acrobates sur mono roues (à ne pas confondre avec le monocycle) tournent des séries impressionnantes de sauts périlleux…

– Là, nous sommes loin des concepts artistiques du chic et du bon goût parisien.

– Attendez, écoutez çà : Librement adapté du roman éponyme d’Alexandre Dumas, trois bretteurs du Roi, sur une musique de Stravinsky, se livrent à des duels à l’épée sur un câble à plus de vingt mètres de hauteur, entrecoupés d’équilibres sur les mains, de tête à tête, de colonnes à quatre, et de sauts périlleux, le tout sans longe. Cette école peut présenter actuellement une vingtaine de numéros fabuleux et de grande classe. Je peux vous dire que les directeurs des plus grands cirques mondiaux se les arrachent. Ils ont déjà plusieurs options avec le Cirque du Soleil au Canada, Roncalli en Allemagne, le Cirque d’Hiver de Paris et le Big Apple Circus de New York. Ils ont déjà obtenu plusieurs clowns d’or au Festival International du Cirque de Monaco.

– Mais, ils doivent demander des cachets importants !

– C’est exact, seulement, ils sont prêts à faire des sacrifices pour participer à cette tournée, qui nous n’en doutons pas sera prestigieuse. De toute façon, là n’est pas la question.

Après avoir frappé discrètement à la porte, mademoiselle Edwige apparaît :

– Monsieur Eaubonne d’Eggonine, j’ai au téléphone votre femme qui vous demande si vous rentrez ce soir ?

– Non, dites lui que je dois assister à une tenue exceptionnelle à la loge des petites abeilles, elle sait où… Merci Edwige.

Puis, il reprend de sa voix cauteleuse :

– Quand à l’autre option, il s’agit de l’école du cirque d’Emernay dont la véritable dénomination est l’institut des hautes études supérieures du centre de formation hexagonal aux techniques des arts de la piste alternative. Cette école éminentissime, a pour vocation de former des jeunes gens à la sensibilité de ce qu’on appelle encore aujourd’hui le nouveau cirque ou encore cirque alternatif. Il s’agit d’un vecteur d’une réforme en profondeur d’une profession qui doit être disqualifiée pour ses modes de pensée profondément réactionnaires. En effet, les cirques professionnels doivent disparaître. Ils sont le reflet d’une crise sociologique dont il ne reste que des lambeaux d’archétypes ou mieux, une mythologie en charpie. La compréhension intime de ce phénomène n’est que la distorsion de la trilogie de la dualité rêve/réalité.

– Nous sommes en parfaite harmonie avec cette évidence !

– En accord avec les dirigeants des ministères, cet institut doit se montrer l’exemple d’une parfaite méthode pédagogique et méthodologique pour assurer et pérenniser la formation des étudiants, avec une préférence positive pour ceux issus des quartiers sensibles ou venant de milieux carcéraux.

– Alors, mon cher Eaubonne d’Eggonine, je ne vois pas où est le problème !

– C’est-à-dire que ce n’est pas simple, car pour l’instant, leur spectacle est loin d’être prêt. Il y a encore beaucoup d’hésitations à propos du titre, ce qui, comme vous le savez est primordial pour obtenir une subvention. Il faut reconnaître qu’ils ne maîtrisent pas encore les différentes techniques élémentaires des arts de la Piste. Par contre, musicalement, ils ont un bon groupe de hard métal rock façon tectonique atonale et inharmonique.

– Cela me paraît tout à fait en phase avec les concepts actuels de l’art contemporain !

– Et puis, ils ont un petit problème en ce moment, puisqu’un certain nombre d’élèves sont en garde à vue, pour quelques incivilités commises en ville et pour trafic de produits illicites.

– Cela pourrait s’arranger…

– Sans doute. Ah, autre chose, pour cette tournée, ils demandent, pour chaque intervenant, une augmentation substantielle de 300 euros.

– Il me semble avoir entendu cela quelque part…

– De toute façon, l’argent n’est pas un problème. Voilà, je crois vous avoir parfaitement résumé la situation. Vous comprenez, mon cher Epinard, que nous ne pouvons nous permettre moindre critique quant à notre choix.

– Il s’agit là, d’une lourde responsabilité.

– Ecrasante !

– Si je comprends bien, nous nous tenons par la barbichette…

Mademoiselle Edwige réapparaît :

– Monsieur, si vous devez vous rendre à votre loge ce soir, dois-je annuler votre réservation au restaurant l’Estaminet ?

– Voyons Edwige, bien sûr que non !

– Excusez- moi monsieur.

– Je vous en prie Edwige.

Eaubonne d’Eggonine conclut enfin :

– Puis-je être honnête ?

– Cela me paraît délicat.

– Il ne faut pas oublier que ce spectacle doit donner une image positive de la France !

– Oui, positif comme à Carrefour… Attendez, mon cher Eaubonne d’Eggonine, j’ai peut-être une idée… Mais, c’est peut-être osé…

– Voyons, nous sommes du même monde, des gens audacieux qui, en permanence, prenons des risques !

– Et si, on fusionnait ces deux écoles ?

– C’est exactement ce à quoi je pensais, mais je reconnais que vous avez été plus rapide que moi, mon cher Epinard.

La conversation est interrompue par l’air de la Traviata émanant du téléphone portable d’Ernest Epinard.

– Veuillez m’excuser un instant, mon cher. ! Allô… Mes respects, monsieur le ministre… Parfaitement, je suis dans son bureau. Oui, je me souviens parfaitement de notre entretien… Vous croyez ? Mais… Très bien, je lui en ferai part. Entendu, vous pouvez compter sur mon dévouement, au revoir excellence…

Après avoir éteint son portable, Ernest Epinard reprend :

– C’était Lui.

– C’est ce que j’ai cru comprendre.

– Il vient d’avoir une idée à propos du sujet qui nous préoccupe.

– Depuis quand les ministres ont des idées maintenant ? De toute façon, c’est notre travail, et il n’a pas à s’en mêler !

– Certes mon cher collègue, mais dans ce cas précis, c’est différent, puisque je lui suis redevable d’un service.

– Diantre !

– C’est de l’histoire ancienne… Disons, qu’il m’a tiré d’un mauvais pas, à l’époque où j’étais impliqué dans une situation délicate avec de jeunes mineures. Son beau-frère était alors directeur de cabinet du Garde des Sceaux, et il a pu intervenir de façon prompte et efficace. Alors vous comprendrez que je ne puis rien lui refuser.

– Alors que veut-il, notre ministre ?

– À Equetagny, la commune où il est le Maire, les élèves du cours de danse dirigée par madame Etalon, ont présenté, le mois dernier, pour la fête de l’école, un charmant petit spectacle sur le thème du cirque. Les parents des jeunes filles avaient confectionné, eux-mêmes, les costumes en papier crépon. De l’avis général ce fut un succès ! Dois-je préciser que cette madame Etalon, est une relation très proche de notre Ministre ?

– Je n’ose comprendre…

– Attention ! N’allez surtout pas croire qu’il y ait là une idée quelconque de favoritisme ou encore moins de népotisme.

– Loin de là, cette idée…

– N’oublions pas qu’il s’agit de prouver au monde entier que la France est la patrie des droits de l’homme, et que par conséquent, nous ne faisons pas de différence entre les grandes et les petites écoles, et cela, sans distinction aucune.

– Vous croyez ?

– Tout à fait ! Ah, aussi, il propose pour renforcer le programme de faire appel aux joyeux clowns, Gros Kiki et Pt’it chocolat, qui sont connus dans leur département.

– Les choses se compliquent… Dites-moi, Epinard, je comprends votre grand désir de rendre service… Mais, excusez-moi d’être quelque peu abrupt : Pour quelle raison devrais-je vous suivre dans cette voie ?

– Le Ministre a été très clair à ce sujet. Il m’a chargé de vous annoncer votre nomination prochaine au grade d’officier de la Légion d’honneur, qu’il vous remettra en main propre lors d’une cérémonie officielle qui sera animée par la batterie de la Garde Républicaine et l’équipe de France de football. Il y aura aussi, la télévision….

– Il a dit cela ?

– Parfaitement, en plus, il vous propose une croisière d’étude aux Caraïbes, pendant trois semaines, pour deux personnes. Vous pourriez emmener madame, par exemple…

– Il serait plutôt préférable que ce soit Edwige, elle connaît mieux les dossiers…

– Cela va de soi…

– Epinard, mon très cher ami, le devoir nous impose donc de prendre une décision immédiate. Alors, je ne vous dirais qu’un seul mot : Banco !

– Voilà une décision courageuse. Très cher Edmond Eaubonne d’Eggonine, je ne peux que vous féliciter de votre choix qui fait honneur à nos valeurs républicaines.

– Et nous pouvons ajouter que cette tournée de cirque exceptionnelle sera un vecteur illustrissime de la culture française que le monde entier nous envie.

Abracadabresques de Cirque - écoles

Abracadabresques de Cirque

Copa-Rezpetowski

À lire : 

Abracadabresques de Cirque par Copa-Rezpetowski – Arts des 2 Mondes – 2010.