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Nicol, Martin, Kemble, trois fameuses familles d’acrobates sur cycles qui furent des vedettes du rire au Cirque et au Music-Hall.
La famille du rire
Nicol et Martin à Medrano - Kemble

Nicol et Martin à Medrano

Une publicité du Cirque Medrano, dans un journal de mars 1937, me laissa bien songeur. La vedette du programme était annoncée ainsi : NICOL & MARTIN – Une révélation de rire

Comment une attraction qui m’était inconnue pouvait-elle tenir le haut de l’affiche ? Alors que l’année précédente, Alfred Court passait en vedette avec La Paix dans la Jungle. Il y eut ensuite les Fratellini avec une entrée nouvelle, les Danseurs Acrobatiques, les Reverhos jongleurs-équilibristes d’une classe exceptionnelle, le beau Con Colleano, Une des merveilles du Cirque, enfin les Codona avec le fameux triple saut périlleux au trapèze volant ? Le mois de janvier avait vu le retour de Grock assisté de Jérôme Medrano, suivi le mois suivant par Togare et ses neuf tigres royaux… Qui étaient donc Nicol et Martin ? Leur histoire commence par le mariage du comédien Henry Nicol avec Maggie MartinHenry Nicol et Maggie Martin eurent cinq enfants : Henry dit Harry, né en 1888 ; Lawrence dit Larry, né en 1894 ; Albert dit Bert, né en 1900 ; Randolf, né en 1906 ; enfin, Margaret.

Harry, l’aîné de la famille entra comme élève dans la troupe de Géo French, où il fut initié aux arcanes de l’acrobatie sur cycles et du patinage à roulettes. Il fut donc à bonne école. Quand il fut en âge de travailler à son compte, il monta, avec son frère Larry, le numéro qui allait devenir les fameux Nicol et Martin. Ils se produisirent surtout en Grande Bretagne et en Afrique du Sud. Après la première guerre mondiale les deux frères se séparèrent. Harry fit alors, appel à son frère cadet Bert. Ils passèrent à l’Alhambra de Paris en octobre 1920. Ils furent engagés au Cirque Schumann de Copenhague, en 1926. Ils se produisirent à Medrano, en mars 1932, et à l’Empire en octobre de la même année. En janvier 1934, ils jouèrent à l’Empire de Birmingham. Ils furent de retour à Medrano en septembre 1936 et passèrent enfin en vedette au mois de mars de l’année suivante.

Affiche de Geo French - Kemble

Affiche de Geo French

Pour ne pas créer de confusion dans le monde du spectacle, Larry se fit appeler Larry Kemble. Il monta son propre numéro de comédie sur cycle dont il sera question un peu plus loin dans ce chapitre. Cependant, lorsque Bert était malade, Larry venait à la rescousse et reprenait son rôle de comique.

Soir de fête

Deux gentlemen font leur entrée. Coiffés d’un impeccable huit-reflets, ils sont vêtus d’un manteau noir d’excellente coupe venant sans doute d’un grand tailleur de Regent street, et portent des guêtres blanches. Apparemment, ils sortent d’un bon restaurant du côté de Leicester Square. La vie est belle et il fait beau…

Nicol et Martin - Kemble

Nicol et Martin

Nicol propose à Martin de le raccompagner sur son vélo… Comment fait-on ? Peut être vaut-il mieux se mettre à l’aise ! Ces deux messieurs se retrouvent en smoking et nœud papillon. Let’s go ! Oui, mais quand on a quelque peu abusé du Brandy-sherry, les roues du vélo ont tendance à rouler de travers. Les difficultés, vont en aucun cas altérer leur bonne humeur et encore moins celle du public. Et voilà qu’ils prennent de l’assurance. Et s’ils faisaient les acrobates ? Yes, a good idea ! Pour un gentleman, rien n’est impossible ! Nicol se met en équilibre sur la roue arrière de son vélo. Oui, un bel exploit ! Martin voudrait bien monter sur ses épaules… Qu’à cela ne tienne… Ils font venir une échelle double… À partir de ce moment, la scène prend une nouvelle tournure. Le rythme s’accélère. Nos deux gentlemen se retrouvent dans des positions autant inconfortables qu’invraisemblables. Chaque chute, chaque cascade est prétexte à rigolade. Les dieux de la Fête sont avec eux. Tout leur sourit. Ils finissent par triompher de tous les obstacles. Ils concluent en chantant et en dansant sur leur monocycle.

Nicol et Martin à Medrano - Kemble

Nicol et Martin à Medrano

Nicol et Martin firent école. Ils présentèrent leur numéro jusqu’en 1942. Harry et sa femme Eva fondèrent une agence artistique, the English Vaudeville Exchange à Londres. Ils étaient aussi les correspondants de la revue professionnelle danoise l’Echo. Ils n’eurent pas d’enfants. Entre 1946 et 1949, ils s’occupèrent de la programmation du numéro de leur neveux, les 3 Kemble Bros. Bert décéda en 1949, et Harry en octobre 1922.

Un grand comique : Larry Kemble

Lawrence dit Larry Kemble, né le 13 décembre 1894, était le grand comique de la famille. Il fut donc à l’origine, avec son frère aîné, de l’équipe Nicol et Martin. Lorsqu’il quitta Harry, il monta un numéro avec son plus jeune frère Randolf, né en 1906. Ils se produisirent à l’Hippodrome de Great Yarmouth, dirigé par Albert Hengler en 1920, et restèrent plusieurs années avec ce cirque. Larry se maria avec Georgine Loydall qui descendait d’une longue lignée d’artistes musiciens et comédiens.

Larry Kemble - photo

Larry Kemble

Son arrière grand-père Joseph Stranbury, né en 1770 jouait de la flûte, du basson et du violon. Son fils George, né en 1800 devint chef d’orchestre au Théâtre Royal de Dublin et au Haymarket de Londres. George eut une fille Mary qui devint comédienne. Elle se maria en 1855 avec le comédien Henery Loydall. Leur fils George Victor Loydall, né en 1872, acteur lui aussi, eut à son tour une fille aînée GeorgineLarry Nicol et Georgine Loydall eurent quatre enfants : Norman dit Norrie, Helen, Henry et Allan. Larry monta ensuite un numéro en solo. Il vint à Paris en octobre 1930 au Plaza, un music-hall qui venait d’ouvrir Boulevard de Poissonnière.

Attention au verglas !
Larry Kemble à Medrano - annonce Kemble

Larry Kemble à Medrano

Larry voyagea ensuite en Europe et en Afrique du Sud. Il participa à la Royal Command Performance, consécration des artistes britanniques. Il fut programmé à Medrano en septembre 1935. En 1936, il joua pour une revue sur glace. Cette formule de spectacle était nouvelle et eut immédiatement beaucoup de succès. Entre les différents tableaux, le besoin s’était fait sentir d’incorporer des attractions de music-hall. Les numéros d’acrobatie cycliste semblaient exclus. Larry eut l’idée d’utiliser des pneus à clous afin de pouvoir rouler sans déraper sur la glace. Le résultat fut concluant. Quand ses fils furent en âge de travailler, il leur monta le numéro des Kemble Bros.

Après la deuxième guerre mondiale, Larry se produisit dans de nombreuses revues sur glace en compagnie de Norah Roberts. En 1950, ils étaient à l’Appolo de Düsseldorf. Ils passèrent à Medrano en mars 1952 et en avril 1953. Ils jouèrent au Variété Carré, à Amsterdam, en novembre 1952, et au Casanova d’Essen en janvier 1954. Après avoir fait rire le monde entier, Larry Kemble termina sa vie le 1er décembre 1968.

Deuxième génération des Kemble
Allan et Norie - Kemble

Allan et Norie

Les trois premiers enfants de Larry Kemble firent une carrière relativement courte. L’aîné, Norman dit Norrie, qui fut formé par son père Larry entre 1935 et 1940, s’engagea dans la Royal Air Force pendant la guerre. À la fin des hostilités, il entra dans le numéro des Kemble Bros avec Allan et son cousin Colin. Mais sa vocation était ailleurs. En 1950, il devint pilote à la British Airway. Il décéda en février 1973. Helen, fit partie du numéro familial pendant le grand conflit. Elle se maria en 1943 et ne fit plus le métier. Henry dit Harry, le cadet, fit ses classes au côté de son père Larry. A 18 ans, il s’engagea dans les commandos. Au retour de la guerre, il incorpora le numéro des 3 Kemble Bros, et n’y resta qu’une semaine. Il se maria et partit s’installer en Amérique.

Nicol et Kemble - Kemble

Nicol et Kemble

Les trois enfants attendaient un petit frère. Le 12 janvier 1931, leur mère eut un accouchement difficile. L’enfant arrivait par les pieds. Le docteur encercla trop fort les petites jambes du nourrisson. Le bébé venait au monde dans de bien mauvaises conditions. Les blessures infligées lui provoquèrent un début de gangrène. Le petit Allan commençait une carrière d’acrobate avec un lourd handicap. Cela ne l’empêcha pas, à l’âge de six mois, en compagnie de son père, de venir saluer le public du Winter Garten de Berlin. À quatre ans, il joua un rôle dans un film de Sir Alexander Korda, intitulé Things to come. Un peu plus tard, il fut tenté par une carrière ecclésiastique. L’appel du public fut le plus fort. En 1946, il entra dans le numéro des Kemble Bros avec Norrie et Colin. Allan fut appelé au service militaire en 1949 et affecté à la Royal Air Force. A son retour, Norrie et Colin étaient devenus tous deux aviateurs.

Allan monta alors un nouveau numéro avec son cousin Harry, sous le nom de Nicol et Kemble. Henry dit Harry, comme son oncle, est né en novembre 1930. Il est le fils d’Albert dit Bert. En tournée en Grande Bretagne, pendant la deuxième guerre mondiale, ils eurent le privilège de se produire dans le même programme que Stan Laurel et Oliver Hardy.

Allan Kemble à monocycle - Kemble

Allan Kemble à monocycle

Avec Christine, Allan Kemble démarra de pied ferme sa nouvelle carrière qui allait le promener tout autour du monde. Christine Margret Murray, née en 1926, s’est mariée avec Norrie. Elle débuta comme contorsionniste avec Dawn, puis s’intégra au numéro des 3 Bentley sisters. En 1956, ils se produisirent en Belgique, Scandinavie et au Haus Vaterland de Hambourg. L’année suivante, ils furent en janvier au Hansa Theater d’Hambourg, au mois d’avril à l’Olympia de Paris et terminèrent l’année au Deuxième Festival Mondial du Cirque au Palais des Sports de Barcelone. En 1959, Allan Kemble était de retour à Londres. Ils passèrent au Palladium, à l’Hippodrome et au Savoy. Après un petit tour au Tivoli de Copenhague, ils terminèrent l’année au Kelvin Hall de Glasgow. Puis ce fut le tour du monde : L’Amérique du Nord au Sud en passant par Porto Rico et les Bahamas. Retour avec escale obligatoire au Hansa. Allan ne compte plus le nombre de fois où il s’est produit dans ce music-hall, véritable plaque tournante des artistes du monde entier. En juin 1964, il joua sur la scène du Casino de Beyrouth, qui était considéré à cette époque comme étant le plus beau music-hall du monde. Du Moyen Orient, il s’envola vers Bangkok, Séoul et enfin le Japon.

Souvenir d’un Spectateur d’Allan Kemble

Allan Kemble, assistée de Christine, s’est produit sur les plus belles scènes parisiennes, y compris au milieu des tables du Restaurant de la Tour Eiffel, en novembre 1979.

Allan Kemble à la Tour Eiffel - Kemble

Allan Kemble à la Tour Eiffel

La première fois que j’ai eu le privilège de le voir, c’était au Casino de Paris, en 1976. A cette époque, l’acrobatie sur cycles ne faisait pas partie de mes préoccupations. Je n’avais donc aucune motivation particulière pour m’intéresser à son travail, si ce n’était le plaisir d’apprécier une bonne attraction. Vingt ans plus tard, je conserve encore de cet artiste un souvenir extraordinaire.

Allan Kemble et sa partenaire Christine - Kemble

Allan Kemble et sa partenaire Christine

Le tableau de la revue vient de se terminer. La lumière s’éteint. L’orchestre attaque une musique d’ouverture. Un rond lumineux s’inscrit en plein milieu du rideau, à plus de deux mètres de hauteur… Soudain, une tête apparaît dans le cercle de lumière. Le visage est jeune, avenant, sympathique… Et puis la tête se met à descendre le long de la fente du rideau jusqu’au plancher de la scène. Le rideau s’ouvre… Au milieu de la scène trône un grand escabeau. Le public rit. Il vient de comprendre le stratagème employé par Allan Kemble. D’instinct, les spectateurs savent qu’ils vont rire. Pourtant, Allan Kemble se présente de façon fort simple. Son accoutrement n’est pas ridicule. Il se dégage de lui une certaine élégance et un charme certain. On sent qu’il a reçu une bonne éducation. Il ne cherche pas à racoler le public. Il entre tout de suite dans le vif du sujet. Le but de la manœuvre est simple. Il doit grimper sur un monocycle. Pour cela il doit monter sur l’échelle. Point à la ligne… Peut-on trouver une situation plus simple ? Pendant dix minutes, Allan Kemble va interpréter la routine la plus follement extraordinaire que j’ai pu voir jusqu’à ce jour. Toute description serait vaine. Son numéro est la résultante de deux générations d’artistes hors pair. À chaque fois qu’il entreprend d’escalader son escabeau, il se produit un effet inattendu. Et pourtant rien de plus simple, en apparence, que de se coincer les doigts, de déraper sur un barreau, de passer le pied au travers, de glisser le long des portants… Ne vous y fiez pas, il s’agit bel et bien d’un grand Art. Combien d’années de travail cela peut-il représenter  ? Avec un naturel criant de vérité, Allan virevolte avec grâce. Il sait tomber avec bonheur. Avec lui, les cascades deviennent un jeu. Ne prend-t-il pas son échelle pour un toboggan ? Quand il réussit à atteindre son monocycle, c’est juste pour recevoir la selle en pleine figure ou un malencontreux coup de pédale sur les tibias. Le public n’arrête pas de rire. Et de bon cœur ! Un rire sain. Qui fait du bien. Un rire universel. Les spectateurs ne sont pas les seuls à s’esclaffer… Les musiciens aussi. Les gens de métier savent qu’ils ne sont pas faciles à dérider. A force d’accompagner des attractions en tout genre, ils sont blasés. Alors, il faut un drôle de talent pour arriver à les dérider. Chaque soir, Allan Kemble réussit ce tour de force.

Pendant tout le temps de l’action, sa partenaire Christine remet les accessoires en place, avec efficacité. Bien que discrète, sa présence est indispensable. Chacun de ses gestes a sa raison d’être. Lorsque le public a les maxillaires fatigués, Allan concède enfin à enfourcher son monocycle, et conclut son numéro en faisant un tour de scène. Ni plus, ni moins. Donner l’illusion de ne rien faire ! N’est-ce pas là le summum de l’Art des Variétés ?

Allan Kemble : Une étoile du Rire
Allan Kemble et sa partenaire - Kemble

Allan Kemble et sa partenaire

Au-delà de cette forme de comédie du genre knock-about, se dégage une force impalpable. Le spectateur a le sentiment de participer à une sorte de dialogue muet qui raconte une histoire. L’histoire d’une vie… On ressent cette sensation lorsqu’on assiste aux grands numéros. Allan Kemble n’a pas besoin de prouver qu’il est acrobate. Chaque geste, chaque mouvement le suggère. Il en est de même pour la comédie. Son comique coule de source. Chaque situation, qui en réalité est un petit drame, évoque des souvenirs à forte tendance émotionnelle.

Avec les modes d’expression qui lui sont propres, il nous raconte sa vie avec toutes ses vicissitudes. C’est sa véritable expérience qui le rend crédible. Voilà sans doute pourquoi la comédie clownesque demande de la maturité. Les véritables natures comiques ne sont pas si nombreuses. Incontestablement, Allan Kemble a le privilège de posséder the funnies bones. Au-delà du caractère hautement comique, le spectateur perçoit nettement la notion de qualité de son numéro. Que ce soit l’idée proprement dite, la présentation, l’interprétation, le timing, tous les ingrédients du succès sont présents. Et le public ne lui a jamais ménagé ses applaudissements. Habitué du Freidrichstadtpalast de Berlin ou du Casino de Monte-Carlo, Allan Kemble s’est produit dans les plus grands établissements de Variétés du monde entier. Il perpétua avec un rare bonheur l’œuvre de son père et de ses oncles. Le monde du cirque et du music-hall peut s’enorgueillir d’artistes de leur qualité.

Ambassadeur de la comédie anglaise, Allan Kemble peut être considéré, sans aucun doute, comme un de nos plus grands comiques à bicyclette.

Dominique Denis

Extrait des Comiques à Bicyclette par Dominique Denis – Arts des 2 Mondes – Paris – 1978.

Livre : Les Comiques à Bicyclette par Dominique Denis

Les Comiques à Bicyclette par Dominique Denis

Sources

  • La famille du rire
  • Documents Medrano – Collection de l’Auteur.
  • Documents Allan Kemble.
  • Echo – novembre 1961.
  • Echo – novembre 1962.
  • Comœdia – octobre 1920.
  • Comœdia – mars 1932.
  • Comœdia – janvier 1934.
  • Soir de fête
  • Documents Allan Kemble.
  • Documents Fonds Medrano – Musée des A T P.
  • L’échelle double
  • Comœdia – Gustave Fréjaville – 12/10/1932.
  • Programme Medrano – septembre 1936.
  • Un grand comique
  • La Rampe – Marcel Hauriac – novembre 1930.
  • Comœdia – Gustave Fréjaville – 7/10/1930.
  • Documents Allan Kemble.
  • Attention au verglas
  • King Pole – Malcolm Clay – novembre 1979.
  • Das Organ – juillet 1993.
  • Das Organ – juillet 1950.
  • Das Organ – novembre 1952.
  • Documents Medrano.
  • Echo – janvier 1969.
  • Deuxième génération
  • Documents Allan Kemble.
  • Débuts difficiles
  • Circo – Napoléon – n° 15.
  • Circo – Jorge Elias – n° 15.
  • Evening Telegraph – 2/4/1954.
  • Das Organ – novembre 1956.
  • Echo – 1958.
  • Souvenir d’un spectateur
  • Le cirque à la Tour Eiffel – Le Cirque dans l’Univers – n° 115.
  • Notes de l’Auteur.
  • Une étoile du rire
  • Notes de l’Auteur.

À lire 

 Les Comiques à Bicyclette –  Dominique Denis – Arts des 2 Mondes – Paris – 1978.